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2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 13:42




Source de l'image :

fr.wikipedia.org/wiki/Chevalier_de_La_Barre
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RASSEMBLEMENT À LA MÉMOIRE DU CHEVALIER LA BARRE

 

1er JUILLET 2008

 

 

 

Comme le faisait remarquer la presse ce matin, les hommages au Chevalier la Barre se multiplient à Abbeville et le temps d'une commémoration unitaire n'est pas encore venu. Nous le déplorons, et nous rappelons que personne n’a le monopole de la défense des valeurs républicaines et laïques, ni de la mémoire du Chevalier la Barre.

 

Je remercie les organismes qui appellent à la manifestation de ce soir * pour la confiance qu'ils ont à nouveau accordée à la Ligue des Droits de l'Homme en lui confiant le soin de porter la parole commune.

 

L'anniversaire de l'exécution, le 1er juillet 1766, de Jean-François Lefebvre de la Barre est chaque année pour nous l'occasion de rappeler publiquement notre attachement au principe de laïcité, seul capable à nos yeux d'assurer la liberté de conscience pour tous.

 

Le Chevalier la Barre fut victime de l'intolérance religieuse et sociale d'une France dont la monarchie, fondée sur l'alliance avec l'Église catholique, vacillait déjà sous l'effet du développement d'une pensée libre, celle des "lumières" : c'est ainsi que Voltaire a pris la défense de la Barre et que son Dictionnaire philosophique  a été brûlé en même temps que la dépouille du Chevalier. L'affrontement entre une attitude dogmatique rigoriste et une volonté d'expression libre se reproduit hélas quotidiennement dans le monde. Ses conséquences sont bien souvent aussi tragiques que dans l'affaire la Barre.

 

Louise Arbour vient de quitter ses fonctions de haut-commissaire aux Droits de l'Homme à l'ONU. Quelques jours avant son départ, elle constatait dans un entretien publié dans le journal Le Monde que les démocrates "tolèrent une érosion" en matière de Droits de l'Homme. Elle faisait état de difficultés liées à l'essor des religions et de propos souvent entendus : "ce sont peut-être des droits universels, mais ils sont séculaires, ils entrent en conflit avec les traditions religieuses, il faut donc les ajuster".

 

Nous allons célébrer cette année le soixantième anniversaire de la DUDH et il nous importe de rappeler quelques principes fondamentaux.

 

La laïcité n'est pas une religion, elle n'est pas une croyance, elle ne cherche pas à imposer un dogme qui se substituerait à tous les autres. Elle est la recherche permanente des conditions dans lesquelles peuvent vivre ensemble pacifiquement des populations et des individus aux racines et aux convictions diverses.

 

Par ailleurs, les valeurs démocratiques ne sauraient être un nouveau prétexte au développement de l'impérialisme occidental. Ceux qui prétendent les imposer par les armes se trompent et nuisent gravement à ce qu'ils prétendent promouvoir. Ceux qui récusent ces valeurs au nom d'un relativisme culturel ou religieux se trompent également, ils refusent de les considérer pour ce qu'elles sont : à savoir une volonté de dépasser les particularismes. Je cite à nouveau Louise Arbour : "Suggérer qu'il y a un grand conflit entre liberté d'expression et liberté de religion est un faux débat. La question est  : " Quelles sont les limites raisonnables à la liberté d'expression dans une société libre et démocratique ?" ". Accepter des "limites raisonnables", respecter des règles qui s'appuient sur la raison et auxquelles on peut pour cela adhérer librement, voilà, nous en sommes persuadés, la clef du bien-être des peuples et des individus.

 

Depuis l'an dernier, en France, les principes de la laïcité ont à nouveau été mis à mal à plusieurs reprises par celui qui devrait en être le gardien. Vous avez compris que je veux parler du Président de la République, chanoine occasionnel, qui exprime des convictions personnelles en les faisant passer pour la voix du pays. Le trop célèbre "discours du Latran" a été abondamment commenté et je ne reviendrai que sur quelques aspects saillants : pour le président, " les racines de la France sont essentiellement chrétiennes" ! Loin de nous l'idée de nier le rôle du christianisme dans notre histoire, mais peut-on oublier les apports de l'antiquité gréco-latine ? Peut-on oublier la volonté de dépassement du religieux qui s'est manifestée depuis le siècle de Lumières ? Une telle affirmation relève pour nous du révisionnisme historique, le Président insiste et aggrave le propos : " Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ". Cette injure faite au dévouement des enseignants républicains a bien entendu suscité l'indignation de tous les défenseurs de la laïcité, y compris celle de nombreux croyants persuadés du bien-fondé de ces valeurs ; le Président de la République n'en continue pas moins à exalter chaque fois qu'il en a l'occasion la supériorité des valeurs religieuses, comme il l'a fait par exemple au cours de l'assemblée générale du CRIF.

 

Mais ne nous laissons pas prendre au piège : les valeurs religieuses constituent un trompe-l'œil pour un pouvoir qui ne reconnaît comme valeurs véritables que les valeurs marchandes ; dans ce contexte, les religions sont instrumentalisées et cantonnées à une vocation d'"opium du peuple", conjointement avec le monde médiatique.

 

L'an dernier, je dénonçais les menaces qui pesaient sur l'indépendance de la presse. Le phénomène s'est encore accentué : on va changer le présentateur du journal de TF1 dont la servilité pourtant bien connue a été prise en défaut ; la suppression brutale de la publicité sur les chaînes publiques, pour séduisante qu'elle soit au premier abord, va menacer l'existence même du service public en le privant de financement ; l'Élysée entend d'ailleurs nommer dorénavant le président de France Télévision comme il entend contrôler la direction de l'Agence France Presse !

 

Je rappelais aussi l'an dernier l'immense espoir que l'apprentissage généralisé de la lecture avait fait naître chez tous les progressistes au XIXe siècle. Ils y voyaient un formidable moyen de favoriser l'émancipation de la pensée humaine. Aujourd'hui, l'école publique, garante de l'égalité et de la laïcité est mise en danger de plusieurs côtés : une gestion purement comptable des élèves et des personnels entraîne une diminution du taux d'encadrement effectif, les services sociaux et la médecine scolaires sont réduits à très peu ; une conception purement utilitaire des études menace ce qui reste de transmission des valeurs humanistes ; la remise en question de la carte scolaire va à l'encontre de toute idée de brassage social et tendra immanquablement à systématiser la hiérarchisation des établissements.

 

Depuis quelques décennies, nous avions pris l'habitude de regarder la mixité des écoles et de la vie publique en général comme un acquis précieux car elle nous semblait ouvrir la voie à une égalité effective entre les genres ; nous observions avec désapprobation la remise en question de ce principe au nom de traditions religieuses lorsqu'il s'agissait de pratiques sportives, mais dernièrement, c'est l'assemblée nationale qui vient d'autoriser "l'organisation d'enseignements par regroupement des élèves en fonction de leur sexe", sans préciser dans quels cas, dans une loi portant sur la lutte contre les discriminations. Si ce texte ne remet pas frontalement en cause le principe de la mixité scolaire, il en autorise pour le moins le contournement.

 

Face à l'ensemble de ces régressions, il importe que les esprits libres se fassent entendre par tous les moyens, il importe que nous puissions préserver notre sens critique, avec l'espoir que notre combat pour la liberté de conscience et la liberté d'expression connaîtra des succès dans un avenir aussi proche que possible.

 

Nous allons maintenant respecter un instant de silence à la mémoire du chevalier la Barre et de toutes les victimes de l'obscurantisme.

 

 

Discours prononcé par Gilles LARIVIERE, Président de la section LDH d’Abbeville



* La Ligue des Droits de l’Homme, le Cercle Pierre Mendès France, le Parti Communiste Français, le Parti Socialiste, le Parti Radical de Gauche, le Mouvement Républicain et Citoyen, la Ligue Communiste Révolutionnaire, les structures locales de la FSU, de l’UNSA, de la CGT et de la CFDT.

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Published by LDH 80 - dans LAICITE
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