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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 19:18

 

 

 

10 janvier 2015 – rassemblement à ABBEVILLE

Texte prononcé, pour la section LDH Abbeville, par Gilles LARIVIERE

 

Rendre hommage et dire NON ! : défendons les valeurs de la République !

 

Ils faisaient rire, ils faisaient sourire, ils agaçaient, ils choquaient, ils provoquaient. Leur outil, c’était le crayon ; leurs moyens, c’étaient l’humour, le sarcasme, la dérision, l’autodérision, la vulgarité calculée, la méchanceté assumée, l’humour noir, l’irrévérence qui n’épargne personne. Leur cible, c’était la bêtise, qu’ils préféraient appeler connerie, partout où ils pouvaient la débusquer, de préférence chez les puissants, pour révéler leurs turpitudes.

Féroces, ils l’étaient dans leurs dessins, dans leurs mots, mais, profondément pacifiques, jamais ils n’ont cherché à susciter la violence contre des personnes, jamais bien sûr ils n’ont appelé au meurtre. Ils brocardaient des comportements et respectaient la vie qu’ils n’ont cessé de célébrer joyeusement jusqu’à ce sinistre mercredi.

Hélas, comme le disait récemment Charb, « C’est très difficile de jongler avec le second degré dans un monde où tout est pris au premier ». C’est bien le point commun entre tous les fanatiques de ne pas comprendre le second degré, de ne pas comprendre quand l’outrance cultivée vise à faire réfléchir bien plus qu’à offenser.

Les tueurs ont assassiné des hommes, ils visaient aussi surtout des valeurs qui constituent le fondement de notre contrat social.

Ils ont assassiné des journalistes parce qu’ils ne supportent pas la liberté de penser et d’exprimer des idées, ils ont assassiné des policiers, l’un d’entre eux achevé froidement, parce qu’ils représentaient l’État de Droit.

Au-delà du carnage des douze victimes de mercredi et des quatre d’hier, ils visent à déstabiliser notre République en s’attaquant à ses fondements.

Si l’objectif des fanatiques est de faire peur, c’est raté ! Par les très nombreux rassemblements organisés depuis mercredi, le peuple de France a montré sa détermination à ne pas se laisser intimider, c’est un grand motif de satisfaction dans le malheur qui frappe notre pays. Nous nous réjouissons aussi pour la même raison des initiatives qui visent à ne pas interrompre la publication de Charlie Hebdo. Nous constatons avec satisfaction un vaste mouvement international de solidarité.

Mais l’émotion va retomber et, comme on l’a déjà beaucoup entendu dire, il y aura un après 7 janvier. Le pays ne sera plus tout à fait le même demain et il nous appartient, à nous, citoyens conscients, de dessiner le futur. Il nous appartient d’abord de dire autour de quelles valeurs nous voulons construire l’avenir.

Combattre avec détermination le djihadisme est un devoir et une nécessité, mais nous ne devons à aucun prix renoncer pour autant aux valeurs de la démocratie et de l’État de Droit. Toute mesure législative prise dans la précipitation et sous l’effet de l’émotion risque d’être contre-productive et nuisible à la démocratie.

Nous devons tout particulièrement nous garder du chant pernicieux des sirènes de l’extrême droite qui s’est déjà propagé beaucoup trop largement dans notre pays, et parfois là où on l’attendait le moins : combien de responsables politiques de partis dits républicains ont joué par démagogie avec les peurs, avec les haines ? Combien ont contribué à banaliser les idées mortifères qu’ils prétendent combattre ? Même repeint sommairement en bleu foncé, le parti fédérateur des droites extrêmes n’a rien renié de ses fondamentaux, à commencer par la haine de l’autre, de l’étranger, du différent, du faible dont il prétend se faire le porte-parole pour mieux le berner. Il utilise les mots de la démocratie pour les détourner de leur sens : s’il chante les louanges du suffrage universel, c’est parce qu’il espère utiliser ce moyen pour prendre le pouvoir, s’il se réfère à la laïcité, c’est pour mieux stigmatiser la population d’origine musulmane. Ne nous laissons pas prendre à ce piège !

Ne nous trompons pas d’ennemis : parmi nos concitoyens d’origine ou de culture musulmane, beaucoup ne sont ni croyants ni pratiquants et, parmi les pratiquants, la grande majorité ne ressent pas d’incompatibilité fondamentale entre sa foi et les valeurs républicaines. Les fondamentalistes constituent une minorité et dans cette minorité, les activistes actifs ou potentiels sont à leur tour très minoritaires. Minoritaires, mais très dangereux ; ce sont eux qui doivent être affrontés avec vigueur.

Ne nous trompons pas non plus de moyens : comme chaque fois qu’un drame sanglant alarme l’opinion publique, des voix s’élèvent pour réclamer plus de répression, plus de surveillance, plus de contrôle. Le chemin est souvent étroit entre la nécessité d’assurer au mieux la sécurité des citoyens et la préservation des libertés fondamentales, mais c’est bien dans ce sens qu’il faut agir, en ne perdant pas de vue que chaque fois qu’un état démocratique restreint les libertés publiques au nom de la lutte contre les terroristes, c’est une victoire pour le terrorisme.

Nous devons aussi dénoncer la tentation de désigner comme terrorisme tout ce qui dérange l’ordre établi et s’écarte quelque peu du cadre strict de la loi : n’avons-nous pas entendu parler de terrorisme à propos d’actions militantes qui, pour sortir du cadre de l’action légale, n’ont rien à voir avec un fanatisme aveugle et meurtrier. Non, démonter une installation que l’on juge néfaste ou occuper une zone que l’on estime devoir sauvegarder, ce n’est pas du terrorisme ! On a le droit de réprouver ces actions, mais pas de les confondre avec des pratiques barbares.

Le comble de la perversion politique semble atteint lorsqu’on entend, après le drame de mercredi, demander le rétablissement de la peine de mort : qu’auraient dessiné à ce propos Charb et ses amis ? qu’en pensent les survivants, eux qui n’ont eu de cesse de ridiculiser toute demande allant dans ce sens, adoptant depuis toujours une position abolitionniste sans ambiguïté ? Je ne résiste pas à la tentation d’apporter un peu d’humour en hommage aux humoristes victimes de ce mercredi sanglant et de décrire ce dessin de Willem paru en 2007 dans Charlie : on y voit le chef bien connu de l’extrême droite installé devant un pupitre éructer ses formules habituelles devant quelques-uns de ses partisans « préférence nationale », « peine de mort » et les autres de répondre : « compris, chef, la peine de mort réservée aux français ».

 

Face à l’adversité, la République doit garder son sang-froid !

 

Nous devons réaffirmer les valeurs qui l’ont construite au cours des siècles, à commencer par la laïcité, dans l’esprit des concepteurs de la loi de 1905 qui a fait ses preuves : l’État ne reconnait aucun culte en particulier, mais il doit garantir la liberté de croire et de pratiquer une religion, il doit garantir aussi la liberté de ne pas avoir de religion et il doit préserver l’ensemble des citoyens contre la tentation des religions d’imposer à tous des valeurs ou des règles de vie. La laïcité n'est pas un sectarisme figé, elle suppose au contraire une recherche permanente de règles de vie collective destinées à assurer la liberté de conscience et d'expression de chacun. Elle vise à nous permettre de vivre en paix malgré nos différences.

La liberté de conscience et d’expression a été conquise très progressivement, parfois de haute lutte au cours des temps modernes. Comme encore aujourd’hui dans trop de contrées, le blasphème a été puni de mort en France jusqu’en 1666, date à laquelle Louis XIV a ordonné de mettre fin à cette sentence ; c’est pourtant sous ce chef d’inculpation que, en 1766, le Chevalier la Barre a été torturé puis décapité et brûlé sur la place même où nous nous trouvons aujourd’hui. Il va de soi qu’une république laïque ne saurait considérer comme un délit le blasphème, qui est un concept religieux. C’est hélas ce prétendu crime qui a valu la mort des dessinateurs dont nous honorons la mémoire par ce rassemblement.

La liberté de conscience n’est rien sans la liberté d’expression et la liberté de la presse en est le pilier. C’est ce pilier qu’il convient aujourd’hui de préserver et de renforcer en promouvant une presse libre, indépendante des puissances d’argent. La loi française ne fixe comme limite à la liberté d’expression que la diffamation, l’interdiction d’inciter à la haine ou d’appeler au meurtre, ce qui nous semble la moindre des choses. Persuadons les journalistes qui pourraient être intimidés que, pour reprendre le slogan d’un journal satirique bien connu, « La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas ».

La liberté d’expression, c’est aussi la liberté des artistes. On a vu ces dernières années des œuvres détruites, des pièces de théâtre perturbées, des expositions fermées sous la pression de groupes intégristes liés à l’extrême droite. C’est inacceptable et nous devons redoubler de vigilance : pour être moins radicalement violents que les islamistes, ces fanatiques n’en relèvent pas moins, au fond, d’une idéologie analogue car ils veulent imposer à tous les principes liés à leur vision théocratique du monde.

Nous devons aujourd’hui faire face à une situation complexe, confuse et très tendue. Le chantier de la construction démocratique est vaste et semé de pièges. Nous devons redonner sa dignité à un débat public trop souvent enlisé dans des manœuvres tactiques et des rivalités de personnes, nous devons garder la tête froide et nous rassembler, nous, citoyens français, démocrates de sensibilités différentes, de confessions diverses, d’origines variées, pour faire vivre notre République et redonner tout leur sens aux trois mots qui constituent sa devise :

 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ !

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Published by LDH 80 - dans hommage
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